24.04.2007

Peroraison à "l'Orient"ale...

J'ai parlé d'Al Andalus et de Florence... mais il y'a un autre endroit au monde que je trouve merveilleux, et qui symbolise à mon sens cette quete de l'harmonie ultime.... Le Taj Mahal d'Agra. C'est un monument presque impérissable légué par un empereur transi d'amour pour sa favorite, le cadeau de l'eternité offert par Shah Jahan à Mumtaz Mahal...

Le nom même de Shah Jahan est tout un programme, car cela signifie en persan : "Roi du Monde".. quant à Mumtaz, ce mot arabo-persan évoque rien de moins que la perfection.

L'Inde du 17ème siècle était peut-être par sa masse de richesses le pays le plus fortuné du monde, le Grand Moghol sultan de cet empire avait un train de vie au regard duquel les contes des Mille et Une nuits paraissent bien ternes... Oui, Shah Jahan peut être mis sur le même piedestal que le calife al Nasir ou que Laurent le Magnifique. Ce sont des princes, des evergètes dont les oeuvres sont telles qu'aucun mot assez précieux n'a jamais pu être trouvé pour résumer l'étendue de leur patrimoine...

L'Inde moghole était cependant infiniment plus vaste que le califat andalou et d'une toute autre ampleur politique que l'Italie renaissante divisée en minuscules principautés rivales. Beaucoup d'historiens considèrent cependant que Shah Jahan fut le dernier "Grand", et ses successeurs seront nommés Moghols tout court, sans l'ajout de cette "Grandeur" majestueuse. Et quel meilleur chant du cygne pour ce règne que le mausolée de marbre blanc, de ce Taj, joyau du Palais, joyau de l'Empire, auquel l'Asie a donné ses plus belles matières pour sa confection...

_ Oui, confection, et non construction, car un tel édifice se conçoit comme la plus fine et la plus délicate des dentelles, dentelles minérales ou dentelles sucrées. Les fleurs du Taj sont des fleurs de jaspe, d'agathe, de rubis ou d'améthyste, taillées dans les murailles d'albâtre qui renferment dans une gaine de stalactites de stuc les tombeaux de Mumtaz et de Jahan. Et par un signe extraordinaire du destin le maître artisan qui réalisa cette prouesse grandiose était un Florentin passé au service de l'empereur de l'Inde. Grenade, Florence, Agra, toujours cette ligne magique qui traverse l'Ancien Monde d'Al-Andalus jusqu'aux extrémités de l'Asie... Comme une faille à la fois sucrée et amère, qui sillonne le coeur de l'Ancien Monde.

Après la mort de Shah Jahan, l'art moghol continuera d'éblouir, mais à partir des cours des maharajahs et des nababs des provinces du Balouchistan jusqu'au Bengale et au Mysore, comme l'art d'Al-Andalus s'était exilé à Fès et à Marrakech et l'art de Florence avait quitté les rives de l'Arno pour celles de la Loire. Compagnon des coeurs éplorés.... (pensée speciale à ATTALI ... tu comprendas si tu es reactif)

17.04.2007

Paleographie iberique

Al-Andalus est à mon avis l'un des destins les plus extraordinaires de l'Histoire. Tout y est fascinant, depuis l'épopée de Tarik Ibn Zyad jusqu'aux derniers sultans de Grenade, en passant par les califes de Cordoue bâtisseurs de Madinat al Zahra....

Une autre aventure extraordinaire est celle de l'Italie de la Renaissance, surtout celle du Quattrocento (XVème siècle). Le paradoxe est que cette période artistique extrêmement féconde correspond au plan politique à un véritable désordre, la péninsule italienne étant divisée en une multitude de micro-Etats, dont beaucoup de républiques oligarchiques comme à Florence ou à Venise.

Mais l'ordre politique n'est pas nécessaire à l'épanouissement culturel. On peut presque faire un parallèle avec Al-Andalus divisée en principautés rivales avec la chute du califat omeyyade (l'époque des taifas). Pendant cette période d'anarchie, Al-Andalus a continué à produire des chefs d'oeuvre esthétiques dignes des ateliers califaux de Madinat al Zahra. C'est presque la même chose en Italie où en toile de fond des guerres péninsulaires se développaient les talents exceptionnels de Boticcelli, de Verrochio, de Da Vinci ou de Michelangello. Comme si cette recherche, cette quête effrénée à la perfection artistique, pouvait suppléer d'un réel réconfort en regard des affres de l'anarchie ambiante.

Et tandis que s'achève le destin d'Al-Andalus se produit le prodige de l'Italie de cet époustouflant Quattrocento.

Ce qui réunit tous ces destins, c'est la date mythique, presque magique de 1492....

En 1492, tandis que le dernier sultan de Grenade donne les clés de l'Alhambra aux souverains catholiques Isabelle et Ferdinand avant de s'embarquer pour Fès, décède à Florence Lorenzo di Piero de Medici, plus connu sous le nom de Laurent le Magnifique.
Laurent fut l'un des membres les plus illustres de la famille des Médicis. Il était à la tête d'un empire commercial et bancaire qui étendait ses succursales jusqu'à Londres, Bruges et Lyon. Il était le véritable chef de la république florentine, et toute la fortune dont il disposait lui avait permis de financer les artistes, de se conduire en véritable mécène. Son surnom de Magnifique lui venait de l'éclat exceptionnel qu'il avait donné à Florence, et les plus belles oeuvres artistiques que l'on peut y admirer aujourd'hui sont son héritage direct. Toutes ces sculptures et ces peintures apparaissent comme une course à la perféction esthétique, et elles expriment assez bien la recherche contemporaine de l'harmonie humaniste et mathématique, de la science des proportions mise au service d'un idéal philosophique.

Mais un tel éclat suscitait des jalousies, chez les familles rivales, celle des Albizzi et surtout celle des Pazzi. Un joyau comme Florence excitait bien des convoitises, dont celles du pape, puis celle du roi d'Aragon Ferdinand qui était également roi de Naples, et puis celles des rois de France, à commencer par Charles VIII...

13.04.2007

Abderrahman Al Nasir

Cet Abderrahman al Nasir était le fils de l'émir Mohammed et d'une esclave viking, dont il avait hérité les cheveux blonds et les yeux gris-bleus. Les hommes du Nord étaient nombreux en Al-Andalus, cette terre du Sud les attirait depuis les brumes lointaines des fjords scandinaves. Vikings et Slaves formaient la caste des esclaves blancs, qui partageaient le pouvoir avec les Arabes et les Syriens, avec les tribus de Saba qui s'étaient fixées et sédentarisées dans la vallée du Gualdalquivir, l'oued al kabir devenu un immense verger.

Un pouvoir auquel aspiraient les Berbères, descendants des Maures et des Numides de l'Atlas, dont les tribus s'étaient massivement implantées parmi les autochtones ibères de la péninsule. Si l'on y ajoute les Noirs, les métis, les Gitans, les Ethiopiens, les chrétiens mozarabes, les juifs, les descendants des Goths, on mesure à quel point Al-Andalus était une mosaïque ethnique et confessionnelle. Et c'est sur cet empire de nations que régnait al Nasir.

C'était un homme de haute stature, qui se vêtait des costumes de soie blanche, de la couleur représentative de sa dynastie. Il était certes versé dans toutes les sciences, mais c'était avant tout un homme de pouvoir. A la force de ses armes il avait réunifié toutes les forces d'Al-Andalus qui travaillaient à sa dispersion, et il avait ainsi préparé l'avènement du califat d'Occident, dont l'influence était immense dans cette partie de l'Ancien Monde. L'autorité de Cordoue s'étendait aux petits royaumes chrétiens de l'extrême nord espagnol et aux territoires de l'ouest maghrébin. En Ibérie même, al Nasir avait réduit la principauté d'Ibn Hafsun qui menaçait de s'étendre à l'ensemble des sierras andalouses.

Plus rien donc ne semblait s'opposer à la domination de l'Omeyyade. Mais il lui était venu l'idée, au cours d'une promenade sur les rives du Guadalquivir, de transférer en un endroit particulier toute l'expression de son pouvoir ainsi que les meilleures industries de son empire. Cordoue la rebelle lui inspirait une méfiance profonde, c'était une vaste métropole (l'une des principales de l'Ancien Monde, avec Bagdad, Byzance et Xian) qui se révoltait souvent, et nombre des habitants de ses faubourgs, les Rabédis, avaient été expulsés d'Al-Andalus par son ancêtre l'émir al Hakam. Ce sont ces Rabédis qui allèrent peupler Fès à sa fondation.

Le choix du calife se porta sur la pente d'une colline qui dominait majestueusement un coude du grand fleuve. Ce fut là qu'en cette année 936, 1000 ans exactement avant la tragique guerre d'Espagne, fut décidée la création d'une nouvelle capitale pour la splendide Al-Andalus. Et cette capitale nouvelle porterait le nom de Zahra, la favorite du souverain. Qui était cette Zahra ? Une de ces femmes blondes du Nord, si recherchées dans ce pays ? Une belle Abyssine aux yeux de gazelle ? Une Grecque des îles, aux yeux couleur d'Egée et aux cheveux de jais ?
Il n'en demeure pas moins que c'est elle qui aurait inspiré à al Nasir le nom de sa nouvelle capitale, la Ville de Zahra. De Cordoue on y transféra la maison de la monnaie, qui taillait les pièces dans l'or du Soudan. On y transféra également les ateliers artisanaux qui façonnaient les superbes pyxides dans l'ivoire des Indes. On y transféra les ateliers de tissage qui fabriquaient à partir de la soie de Chine les sublimes caftans brochés inspirés des lointaines cours de Bagdad et de la Perse. Al Nasir s'était bâti une capitale à la hauteur de sa réputation prestigieuse. Son fils et successeur, al Mustansir, laissera plutôt le souvenir d'un intellectuel avide de savoir, d'astronomie, de poésie ou de médecine, de tous les mystères de l'univers.

Mais là c'est une autre histoire...

12.04.2007

Civilisation Al-Andalus ( 1er chapitre )

Abderrahman, troisième du nom, était le descendant d'Abderrahman ibn Muawiya. Ce dernier était un prince de la dynastie des Omeyyades, les Banu Omeyya qui avaient fait de Damas la capitale de leur empire. Ce n'était pas par hasard si cette dynastie avait choisi la Syrie pour résider. C'était le pays des métropoles prestigieuses, qui avaient pour nom Damas, Alep, Homs, Palmyre, Apamée. C'était le fameux pays d'Aram, que les Arabes appelaient aussi "Cham", dans lequel aboutissaient les caravanes venues des extrémités les plus lointaines de l'Asie, transportant les richesses tant recherchées par les Méditerranéens....

Damas était une grande oasis irriguée par le fleuve Barada, une terre d'abondance où croissaient de fabuleux vergers, qui alimentaient en fruits délicieux une bonne partie de l'Orient. Les Banu Omeyya qui s'y étaient établis administraient de leurs palais un empire d'une taille démesurée dont les limites à l'ouest étaient les Pyrénées et étaient à l'est le fleuve Indus. Au bout de 90 ans ils furent éliminés par les Abbassides, les partisans d'Abou Abbas, qui aspiraient au califat et avaient obtenu le soutien des Perses et de la fraction orientale des Arabes. C'est pourquoi après leur victoire, ils fonderont leur capitale Bagdad au coeur de la Mésopotamie et à proximité du vaste monde iranien dont ils adopteront les critères esthétiques et tous les canons culturels. Le seul pays restant fidèle aux Omeyyades, ce sera l'Espagne. C'est donc vers l'Espagne que se dirigera Abderrahman Ibn Muawiya, l'ultime survivant du clan des Banu Omeyya.

Abderrahman, berbère par sa mère, gagne à sa faveur les Syriens et les tribus de Saba émigrées en terre ibérique. L'Omeyyade prend le titre d'émir et il crée un royaume indépendant des Abbassides, avec pour capitale Cordoue. Son descendant Abderrahman III prend en 929 le titre de calife, pour égaler voire rivaliser avec les maîtres de Bagdad.

C'est avec Abderrahman III, que l'on appelle aussi Al Nasir, qu'Al-Andalus émerge véritablement comme une civilisation majeure, comme le soleil de l'Occident. Cordoue est alors l'une des plus grandes métropoles du monde, avec presque un million d'habitants, des avenues publiques éclairées, un immense réseau urbain riche de bibliothèques, de souks, de hammams, de caravansérails. Et puis la Grande Mosquée, que l'on peut encore visiter aujourd'hui et qui impressionne par ses dimensions et ses rangées de colonnades supportant des arcades aux claveaux alternativement rouges et blancs. Les mosaïques à fond d'or ont été réalisées par des artisans grecs venus de Constantinople, et il faut y voir une tradition perpétuée par Al Nasir en référence à ses ancêtres de Syrie qui employaient eux aussi des artisans grecs. Al Nasir a également voulu édifier une capitale personnelle à proximité de Cordoue, qui sera nommée Madinat al Zahra, du nom de la favorite du calife.

Madinat al Zahra fut conçue pour abriter les palais du souverain et de sa cour. On la disait pourvue de bassins de marbre emplis de perles, de fontaines stylisées en bronze ciselé, et tout cela s'étendait parmi des jardins, qui avec leurs palmiers, leurs orangers, leurs citronniers et leurs massifs de rosiers évoquaient la lointaine oasis de Damas, si chère au coeur des Omeyyades d'Al-Andalus.

Depuis que Ziryab, un musicien kurde venu de Bagdad, avait introduit en Al-Andalus les modes abbassides, le calife et son entourage s'habillaient de riches caftans brodés à la mode persane, écoutaient les maqams, ce genre musical si raffiné faisant appel au luth et au qanûn. On avait introduit en Al-Andalus toutes les plantes venues du Croissant Fertile oriental, et le pays irrigué de multiples canaux se couvrait de vergers, de champs de fleurs ou de canne à sucre, de plantations de safran ou d'indigo. Al-Andalus était devenu un immense jardin, que l'on reproduisait à l'envi dans les palais ou dans les maisons de Cordoue, Tolède, Grenade et Séville....

La suite est en cours d'ecriture...

28.03.2007

Al-Andalus

Cette Histoire humaine, est loin d'etre comme ces chiffres froids des dates et des statistiques auxquelles nous a habitué la science historique. Fatalement elle comprendra un certain nombre de détails inexacts au regard de l'historien scientifique, mais elle sera très proche, j'en suis sûr, des évènements tels qu'ils se sont déroulés dans toute l'intensité de leur drame. Drame au sens large. Comme disait Ibn Khaldoun, l'Histoire est un conte "merveilleux", dans toute l'acceptation du terme. Et pour paraphraser Napoléon, l'Histoire est une grande menteuse qui veut dire ce qu'elle veut bien dire.

Pour ce premier chapitre, je vous emmène dans un pays, ou plutôt un jardin magique, une sorte de paradis fantastique que la mémoire humaine appelle Al-Andalus. Géographiquement, Al-Andalus est une oasis du sud de l'Espagne, coincée entre les monts arides de Castille, et les côtes brûlées de la Méditerranée et celles plus humides de l'Atlantique. Une sorte de petit croissant fertile, un miroir sud-européen du grand Croissant fertile qui vit surgir les prestigieuses civilisations de l'Egypte et de la Mésopotamie. Les hommes ne s'y sont pas trompés, ceux qui vinrent de contrées aux noms évocateurs, les tribus du Yémen et de Saba, celles du désert arabique et du désert syrien, de ces pays de la myrrhe et de l'encens qui nous passionnent encore de manière inextinguible. Et puis il y'avait aussi les peuples de l'Afrique, ceux venus des montagnes de l'Atlas et des profondeurs mystérieuses du Sahara, aux confins de la vallée du Niger, d'un autre monde mystérieux où les Anciens situaient le légendaire pays d'Ophir, aux habitants couverts de poudre d'or.
Ces fiers et redoutables guerriers, qu'ils soient d'Orient ou d'Afrique, convergèrent vers Al-Andalus et y firent fleurir une civilisation dont nous essayons encore de percevoir l'âme, à travers l'héritage qu'elle nous a légué, ses oeuvres, son architecture et ses saveurs raffinées. Car l'Al-Andalus géographique a essaimé, elle a crée des soeurs spirituelles. Au nord, les troubadours du Midi de la France ont repris ses chants d'amour courtois qui ont résonné jusqu'aux enceintes des castels de Provence et de Toulouse. Au sud, son esprit a gagné les rivages du Maghreb, et jusqu'à Fès, jusqu'à Marrakech, on en receuille encore aujourd'hui les fruits dispersés comme autant d'échos multiples.
Parmi les plus grands souverains d'Al Andalus, figure le calife Abderrahman que l'on appelle aussi Al Nasir... Je vous conterai prochainement son histoire...